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Chasse à l’hippopotame à Chypre : mythe ou réalité ?

par Myriam Méziou - publié le

Par Antoine Zazzo, Matthieu Lebon, Anita Quiles, Ina Reiche, Jean-Denis Vigne

La disparition des faunes de grands mammifères à la fin du Pléistocène est un phénomène global dont les causes ont pu varier localement, et sont encore largement débattues. A Chypre, la disparition des éléphants et des hippopotames nains semble coïncider avec les débuts de la présence humaine sur l’île. Une grande partie des ossements d’hippopotame nain retrouvés dans les années 1980 sur le site d’Akrotiri-Aetokremnos montre des traces de chauffe ce qui suggère que ces faunes auraient pu être chassés par l’homme qui aurait ainsi provoqué leur extinction. Mais cette hypothèse reste âprement débattue notamment en raison de l’absence de traces de découpe et de datations directes sur les restes osseux. Une nouvelle étude menée par des chercheurs du MNHN, de l’UPMC et de l’IFAO remet en question ce scenario catastrophe et suggère que l’accumulation des ossements aurait pu avoir lieu plusieurs siècles avant que l’homme ne s’installe sur le site. Ces travaux sont publiés le 18 août 2015 dans Plos One.

Les conclusions de cette étude s’appuient sur de nouvelles datations et analyses physico-chimiques réalisées sur les ossements calcinés d’hippopotames nains. Les datations au radiocarbone indiquent que les hippopotames datent de la première moitié du 12e millénaire avant notre ère. Ces dates sont presque identiques à celles des charbons de bois retrouvés dans les foyers sus-jacents. Mais des expériences de combustion menées par la même équipe ont montré par ailleurs que des ossements archéologiques brûlés dans un feu de bois peuvent paraître beaucoup plus récents qu’ils ne sont en réalité car ils captent durant la chauffe une grande partie du carbone provenant du bois. Pour résoudre ce problème de chronologie les chercheurs se sont alors intéressés à plusieurs ossements montrant une coloration bleu-vert, pâle mais bien visible. Des analyses réalisées à l’accélérateur Grand Louvre d’Analyse Elémentaire (AGLAE) indiquent que la couleur des ossements est liée à la présence d’ions manganèse dans le réseau cristallin. Il s’agit d’un phénomène connu depuis le Moyen-âge sous le nom de turquoise osseuse. A cette époque, des moines se sont aperçus qu’en faisant brûler des os anciens enterrés dans un sol contenant du manganèse, ils prenaient une couleur bleu-vert, ce qui permettait ensuite aux artisans de les utiliser comme pièce d’ornement. La concentration en manganèse mesurée dans les ossements d’hippopotames indique que les os ont dû séjourner plusieurs siècles dans le sédiment avant de subir l’épisode de chauffe. Les ossements auraient donc pu tout simplement constituer une source de combustible facilement utilisable par l’homme à une époque ou le bois était rare sur l’île. La contemporanéité entre les hommes et les hippopotames n’est donc pas établie, et la responsabilité de l’homme dans la disparition des hippopotames reste à démontrer. Ces résultats éclairent d’un jour nouveau les raisons de l’introduction sur l’île de sangliers en provenance du continent. En effet, les chercheurs du Muséum avaient déjà montré que les premiers colons de Chypre n’étaient pas venus seuls : des os de sangliers ont été retrouvés à Aetokremnos. Le but poursuivi était sans doute de se constituer une réserve de chasse. Un argument supplémentaire suggérant qu’à cette époque, hippopotames et éléphants nains avaient probablement déjà disparu.

Deux radio-ulnas d'hippopotame nain provenant du site d'Akrotiri-Aetokremnos.
Deux radio-ulnas d’hippopotame nain provenant du site d’Akrotiri-Aetokremnos.
A droite un os non brûlé. A gauche un os calciné montrant le phénomène de turquoise osseuse. La réduction de taille est liée à la chauffe.
Crédits : Jean-Denis Vigne.

Le blog de Nicolas Constant en parle : L’énigme du massacre des hippopotames nains

Voir en ligne : Lire l’article sur Plos One